LA COLONISATION AU CINEMA
La Bataille d'Alerge, Chocolat & Intervention Divine
par Serge Abiaad, Université de Montréal
Alors qu'à travers certaines actualités du
Moyen Orient se posent toujours les questions de la colonisation,
en France, une nouvelle expression vient de naître:
"la colonisation positive" (presque aussi surréaliste
qu'une autre formule: "la discrimination positive"),
Cadrage vous propose un essai inédit, venu du Québec,
sur la colonisation au cinéma. NDLR
En
littérature, surtout non fictionnelle, le contenant
peut être aussi important que le contenu, d’ailleurs
à feuilleter un livre ethnographique, on réalise
qu’au delà de la littérature, il existe
une force structurale, engagée et créatrice
des mots à rendre compte de notre monde. Le cinéma
aussi approuve de cette approche du contenant et du contenu,
la technique de création de sens et de l’agencement
d’un récit d’un côté, et
la formulation de ce récit par l’image d’un
autre. Cet essai consiste à étudier la force
du medium cinématographique, l’effet qu’il
a à rendre compte, justement, injustement ou nonchalamment,
de la colonisation et ses dérivés. La question
est de savoir comment le cinéma de fiction a reflété
le mythe du colonisé-colonisateur, d’étudier
une poignée de films, qui traitent communément
ou dissociablement cette relation d’amour-haine, ce
tourbillon infernale entre le colonisateur et le colonisé.
Je pense notamment aux films « La Bataille d’Alger
» (1965) de Gillo Pontecorvo, « Chocolat »
(1988) de Claire Denis, « Intervention Divine »
(2002) de Elia Suleiman. Ceci me permettra d’étudier
l’apport du medium, la vision animé de réalisateurs
jouant les anthropologues, et des questions soulevées
à partir des histoires et leur récit, d’un
point de vue ethnographique. Il ne s’agit pas de rendre
compte de l’état ou de l`historicité
de la colonisation dans le 7e Art, mais d’étudier
ces quelques films pour voir leur traitement de la colonisation
au cinéma. A noter aussi qu’il ne s’agit
pas de documentaires, mais de fiction, et donc une façon
de faire passer le réel à la réelle
fiction, « le cinéma de fiction est dans
son principe beaucoup moins illusoire, et beaucoup moins
menteur que le cinéma dit documentaire, parce que
l'auteur et le spectateur savent qu'il est fiction, c'est-à-dire
qu'il porte sa vérité dans son imaginaire
» (1), n’est ce pas le pouvoir du cinéma
? Je conclurais par une analyse critique d’un film
québécois « Littoral » de Wajdi
Mouawad, immigrant libanais qui tombe dans un fossé
creusé par l’idéologie occidentale,
celle de l’euphémisme colonial, en faisant
un film sur l’orient, le Liban en l’occurrence,
croyant que les erreurs de reproduction de la culture, des
moeurs et de l’état colonial, peuvent passer
inaperçus aux yeux d’un occidental mal informé,
et parfois dangereusement, à juste raison.
« La Bataille d’Alger »
film éponyme de Gillo Pontecorvo, tourné en
1965, reconstitue dans le genre de cinéma-vérité
l’occupation française de la ville de 1954
jusqu'à sa libération en 1962. Pontecorvo
re-textualise une histoire, celle de l’occupation
qui désormais a toujours été unilatérale,
manipulée par un discours français colonial.
Ce discours employé par Pontecorvo est décrit
par Linda Hutcheon comme des « métafictions
historiographiques » (2) qui soulèvent
de nouvelles attitudes, reflétant les voix non entendues
dans les accusations occidentales de l’histoire coloniale.
Ces métafictions historiographiques se trouvent aussi
dissimulées dans le film comico-politique de Elia
Suleiman sur le conflit israélo-palestinien, «
Intervention divine » (2002). Le portrait des palestiniens
est justement remonté de sorte à les présenter
comme victimes du despotisme israélien, mais aussi
victimes d’eux mêmes, dans les frictions entre
voisins, entre père et fils, entre collaborateurs
et autochtones, remettant en cause la solidarité
du peuple, mais aussi sa nonchalance devant l’occupant.
Effectivement, le regard des palestiniens est comme perdu,
en transe, devant une situation sans issue. « Rien
ne peut justifier le dénouement du colonisé
que sa oisiveté. Le portrait mythique du colonisé
comprendra alors une énorme paresse, celui du colonisateur,
le goût vertueux de l’action » (3).
Reprenant les termes de Memmi, Suleiman a bien compris que
l’on peut devenir son propre ennemi, le portrait que
dessine Suleiman du palestinien est un portrait inévitable
suite à l’occupation et l’emprisonnement
dans les confins de sa propre terre. Ce mythe de Memmi,
qui relate une impuissance de la victime, est retourné
en métaphore par Suleiman, subtilement, ironiquement,
humainement si je puis dire. Dans une scène, un homme
jette ses sacs de poubelle chez sa voisine, suite à
quoi elle lui relance ses propres sacs. Avec un ton somnambulique
l’homme réagi calmement : « voisine,
pourquoi me lances-tu tes sacs de poubelles », ce
a quoi elle réplique : « se sont ceux que tu
m’a toi-même lancé », « et
alors ? [L’homme répond] Dieu ne nous a-t-il
pas donné une langue pour converser ? Tu devrais
avoir honte ». Cette scène à l’absurde
Bunuelien, comme plusieurs des séquences du film,
montre clairement les répercussions de l’occupation
; elle donne droit comme l’explique Memmi à
l’institutionnalisation d’un certain anarchisme
au sein de la société occupée, puisque
celle-ci contribue à son propre mythe de dévalorisation.
Suleiman le dit lui-même dans un article qu’il
a rédigé sur le tournage du film : «
Nous, Palestiniens, dissimulons notre côté
sombre. Nous sommes quoique inconsciemment, certain qu’ils
[les Israéliens] nous conduiraient jusqu’au
trou noir. » (4)
La plupart des films coloniaux d’avant
guerre, dépeignent un paysage – encadrement
idéalisé de l’homme colonial qui cherche
fortune et renommée. L’exotique était
mis hors de contexte de la situation politique, c’est
le cas de « L’Atlantide » (1921) ou «
Pepé le Moko » (1937). Steven Ungar explique
que « La fascination est un effet primordial des
images distordues qu’elle prétendait montrer
en transmettant des attitudes envers l’exotisme qui
décrivait en détail sans analyser ou contextualiser
» (5) (traduit par l’auteur).
Dans ces films sur la colonisation et
ses effets, il est important de relater ou plutôt
de capturer la vérité interne de la transformation
ou remaniement de l’histoire sans tomber dans les
récits attractionels du sujet colonial. Un film de
fiction ne peut tout de même pas filmer l’histoire
noir sur blanc puisque elle-même est sujette au subjectivisme
de l’historien. Pontecorvo vise à exposer les
répercussions de la violence du côté
de l’occupé et de l’occupant et donc
du collectif sociétal. Il réalise ce que Edward
Saïd décrit comme « La conscientisation
des différences entre les situations »
(6). C’est en affrontant des activités terroristes
du FLN (Font de Libération National) avec celles
de français, qui ne sont pas nécessairement
des militaires (Chef de police qui use de son droit de passe
pour déposer une bombe) que Pontecorvo crée
ce schisme décrit par Saïd comme une conscientisation
des clans et de leurs intentions, qu’elles soient
justifiées ou pas. Le danger de l’objectivation
de Pontecorvo est en même temps son point fort puisqu’il
permet différentes perspectives de la situation,
mais sa tentative d’historiographie métafictionnelle
se retrouve en fait dans cette aliénation que peut
ressentir le spectateur ne parvenant pas à se situer
dans une force centrale, se voyant donc comme dans un phénomène
d’ubiquité, en dedans et en dehors du conflit.
Claire Denis dans son film premier film « Chocolat
» (1988) crée cette conscientisation des situations
de façon inverse au mythe de Memmi : « L’ambition
première du colonisé sera d’égaler
ce modèle prestigieux, de lui ressembler jusqu'à
disparaître en lui […] le refus de soi et l’amour
de l’autre sont commun à tout candidat à
l’assimilation » (7). Le personnage de
Luc dans le film s’oppose au colonialisme et pour
le montrer il brise ce mythe, il mange avec les serveurs,
ils couchent chez les serveurs, et prend son bain en plein
air comme Protée le boy de la famille, qui désapprouve
ce comportement, justement parce qu’un homme blanc,
en l’occurrence le colonisateur, se doit de respecter
sa place de maître comme l’homme noir se doit
d’être prêt à servir. La servitude
de Protée est presque volontaire, mais dans tous
les cas il n’a pas vraiment le choix, les lois et
règles ont été établies pour
lui, alors que Luc est libre de jouer l’esclave en
se mariant à ce mode de vie. De la sorte, Protée
et les spectateurs, prennent conscience du fossé
qui existe et donc de par la différence des situations.
Dans « Intervention Divine », le point de séparation
est métaphorique, géopolitique et physique,
il s’agit du barrage de contrôle ou «
Chekpoint » entre Ramallah et Jérusalem. La
prise de conscience qui n’a pas à se faire
puisque le politique dépasse les confins du film,
est transmise par les situations symboliques. Effectivement,
dans une scène ou un convoi israélien s’arrête
au barrage, les soldats descendent de voiture, s’essuient
les bottes en terre palestinienne, remontent en voiture
et continuent vers Ramallah. Dans une autre scène,
un commandant israélien s’amuse à se
jouer des palestiniens comme des pions, en les interchangeant
dans différentes voitures avant de les renvoyer sur
leur chemin. Il s’agit de montrer d’un point
de vue israélien que tous les palestiniens se ressemblent
et tous sont de potentiels terroristes. D’un autre
côté, Suleiman n’hésite pas à
critiquer son propre peuple, dessinant un portrait hagard,
presque absent des palestiniens à travers de personnages
comme le saboteur de route ou le collaborateur. Le film
étant presque sans parole, et le personnage de E.S.
en mutisme total, on se croirait dans un monde de Jacques
Tati, un monde irréel, plastique, qui relate merveilleusement
bien la triste réalité.
Les trois films problématisent l’impossible
volonté de réconciliation entre colonisateur
et colonisé. Dans « Chocolat », quand
France retourne au Cameroun dans les années 80 pour
retrouver la maison de ses parents, elle arrive à
terme avec sa propre inadéquation dans une Afrique
postcoloniale et elle figure dans ce paysage comme une spectatrice
démunie de toute objectivité. Même l’africain
américain qui cherche ses racines réalise
qu’en fin de compte il n’est pas africain, camerounais
en l’occurrence, mais américain « Ils
n’ont pas besoin de moi ici. Ici je ne suis rien,
je ne suis qu’une fantaisie. « On peut attribuer
à « Chocolat » un ton lugubre de reproche
de l’incapacité des français, et pour
ce qu’il en est des européens, à venir
à terme avec leur présence colonialiste.
» (8) « Chocolat » suggère que
le colonisé a été transformé,
tel est le cas de Protée au service de l’homme
blanc, « La décolonisation est très
simplement le remplacement d’une espèce d’hommes
par une autre espèce d’hommes. Sans transition
il y a substitution totale, complète, absolue.
» (9).
Le mutisme Bressonien des palestiniens
dans « intervention Divine » peut être
vu comme une métaphore de non dialogue avec l’état
israélien. Le film montre que la coexistence des
deux pays n’est que utopique. Symboliquement, ce refus
de réconcilier avec l’ennemi est convoité
dans la dernière séquence du film, où
le personnage de Suleiman est assis avec sa mère,
fixant la cocote-minute qui bouille. « Tu peux l’arrêter,
ça lui suffit » lui dit-elle, mais personne
ne bouge, ils regardent tous les deux, impuissants, mélancoliques,
comme pour connoter le regard porté vers ce conflit
éternel. « Ça lui suffit », mais
rien ne bouge, en champ contre champ, leur regard subjectif
se pose intensément sur cette machine au bord de
l’éruption.
Le temps, élément fondamental
du récit cinématographique, trouve une place
stratégique dans le film colonial permettant de rapprocher
ou d’éloigner le spectateur dans sa position
vis-à-vis des protagonistes et ceci de par les flash-back,
les flash-forward et l’oscillation temporel qui s’en
suit. En agençant les séquences qui mènent
à la Bataille, Pontercorvo créé un
impact chez le spectateur qui sympathise avec la souffrance
humaine résultant de la violence. Mais le temps permet
une identification avec les personnages des deux bords.
Le style « cinéma vérité »,
à la limite du documentaire, permet de manier le
temps dans une forme linéaire et cette formule temporelle
permet une identification presque égalitaire avec
les personnages clé du film qu’ils soient algériens
ou français. Comme l’explique Joan Mellen dans
« A film guide to the Battle of Algiers » :
« Il est vrai que dans la «Bataille d’Alger
» on s’identifie à différents
moments avec Ali, Djafar, les trois femmes posant leur bombe,
le Petit Omar et même Matthieu….des personnalités
viennent au devant du film pour s’éloigner
et laisser d’autres de prendre leur place »
(10) (traduit par l’auteur)
Il en est de même dans « Chocolat
» qui est un film autobiographique et qui capture
deux regards distincts sur la colonisation et la décolonisation
à deux périodes différentes de la vie
d’une femme. Le film récapitule les dernières
années du colonialisme ouest africain à travers
la mémoire de la jeune France, et témoigne
par les procédés cinématographiques
l’expérience subjective du colonialisme, d’un
point de vue incarné par Protée le serveur
noir de la famille, et d’un autre côté
de la petite fille qui le traite doublement comme ami et
subalterne. France retourne au Cameroun dans les années
80, ce moment est montré au début du film
pour transitionner ou transposer par son regard vers l’époque
coloniale. Vers la fin du film, on retrouve France sortie
de ses souvenirs d’enfance. Elle est incapable de
retrouver ses traces et résiste même l’impulsion
de retracer la maison de ses parents. Comme pour le film
de Pontecorvo, il y a assez de place, à travers le
temps pour que le spectateur s’identifie aux colonisés
et aux colonisateurs.
Je m’attarde sur le rôle que
jouent les femmes dans les trois films. Dans les films de
Pontecorvo et Suleiman, les femmes sont salvatrices alors
que chez Denis, elles, ou plutôt elle, en parlant
de France, est victime. Dans son article Historiographic
Metafiction in Gillo Pontercorvo’s « La Bataille
d’Alger », Valérie Orlando explique «
il était évident du côté
des français, depuis les premières missions
coloniales en 1830, que la submissivité totale et
complète de l’Algérie pourrait aboutir
si les algériennes pouvaient être européanisées
» (11) (traduit par l’auteur) Le premier stéréotype
serait celui que Orlando appelle la diva sexualisée
orientalisée du harem, cachée derrière
son voile, cloîtrée du regard male. Le deuxième
stéréotype, celui de la femme dominée,
facilement gagnée par le machisme des hommes arabes.
Cette affirmation et ces stéréotypes sont
contrecarrées par le traitement héroïque
que donne Pontecorvo aux femmes, subjuguant une remise en
question de celles-ci telles que vues par les occidentaux.
Une des scènes clés du film est la prise de
conscience des femmes qui se transforment de figures passives
en militantes révolutionnaires. Trois femmes travaillant
pour le FLN se dressent à l’européenne
alternant substantiellement leurs caractères pour
pouvoir s’infiltrer dans des hauts lieux fréquentés
par les pieds noirs et planter des bombes à retardement.
Ce camouflage dans la peau de l’ennemi représente
d’après Orlando « une métamorphose
de la femme colonisée en un idéal Fanonien
qui est celui de la femme révolutionnaire, déroutant
toutes conceptions occidentales du rôle qu’elle
se doit de jouer. » (12)
Intéressant à noter le rôle
et l’effet contraire que procure la femme orientale
dans « Intervention Divine ». Dans une scène
ou celle-ci descend de voiture, habillée d’un
tailleur, talons aiguilles, lunettes de soleil, elle marche
vers le barrage israélien au risque de ce faire prendre
pour cible, mais sa beauté, son charisme, sa liberté
féminine ont raison de ses ennemis et passe le barrage
en faisant écrouler une tour qui ne résiste
pas à son flegme. Suleiman dans cette scène
détruit la conception occidentale de la femme palestinienne
aussi bien que la conception cinématographique de
la résistance qui se doit d’être démuni
de tout désir. Le « Regard masculin »
décrit par Laura Mulvey n’est plus valide pour
les algériennes se maquillant puisque ce regard qu’on
porte vers elle est neutre, haltant tout jeu de séduction
avec le voyeur qui connaît les raisons de cette exhibition.
Tel n’est pas le cas avec la femme palestinienne,
qui fait de sa marche vers la barrage, un acte de résistance.
Avant de passer la frontière elle relève ses
lunette, dévoile son regard de femme fatale à
la camera, elle interpelle aussi bien les soldats que les
spectateurs, et comme les soldats, nous tombons sous son
charme et son courage.
Chez Claire Denis, il est surprenant et
ironique de voir que c’est la femme blanche du colonisateur
et non la femme noire ou musulmane qui est victimisée.
Aimée, la mère de France est attirée
par Protée son boy. Denis crée subtilement
un potentiel pour une attraction et un désir sexuel
entre ces deux personnages dans un jeu de miroir, où
Protée est ordonné à aider sa maîtresse
à s’habiller. Là aussi des regards s’entrecroisent,
le spectateur est témoin du dialogue mué mais
émotif des personnages. La femme désire le
conquis mais celui-ci rejette ses propres désirs,
une guerre des passions s’ensuit, et la souffrance
n’est pas physique comme dans « La Bataille
d’Alger », ni géographique comme pour
« Intervention Divine », mais psychologique
et toujours reliée aux dérivés colonisatoires.
Denis crée une atmosphère de tension et de
frustration suite au jeu de séduction et de répulsion
qui se développe, et le film met à l’épreuve
toutes les limites, les limites sexuelles, les limites interraciales,
les limites de la terre, du pouvoir et de la domination
qui sont relatés dans le film.
Le cinéma colonial ne relate pas
toujours sa vérité coloniale. Le résultat
triste de la colonisation se reflète dans tous les
recoins du monde et un des problèmes qui s’ensuit
est l’immigration. Que devenons nous lorsqu’on
fuit, un autochtone du pays d’accueil? Un passé
du pays nostalgique? On est étiré entre deux,
parfois trois identités culturelles qui ne s’égalisent
pas mais s’entremêlent pour donner un hybride
aliéné à toute culture. C’est
le cas de « Littoral » qui filme un passé
nostalgique d’un oeil d’immigrant. Et qui relate
les tristes symptômes du post-colonialisme liés
au cinéma. Ce film traite légèrement
d’occupation de façon inappropriée et
irresponsable se heurtant aux dangers du colonialisme au
cinéma. Je conclue cet essai avec une contre analyse
de ce film, pris en otage par un cinéma colonisé.
Le film de Wajdi Mouawad pose certaines
questions sur les intentions basiques du medium cinématographique.
La plus essentielle dans ce cas serait de voir pour qui,
quel publique, quel spectateur, et quant au film de Mouawad,
pour quel citoyen est ce qu’une oeuvre est conçue.
Pour un libanais, et sachant que l’auteur est un compatriote,
nous avons l’impression que ce film aie été
conçu avec l’idée de désillusion,
d’abstraction, de remontage complet d’un portrait
identitaire qui laisse baba toute personne ayant connu ce
littoral méditerranéen, qui y ait vécu,
ou dans une tournure fidèle au contexte du film,
qui ait été enterré. Qu’on l’admette
ou pas, « Littoral » est un film qui revêt
maladroitement et insensiblement un sujet sociopolitique
faisant l’ossature du film sans toutefois infiltrer
les méandres du genre, chose que l’auteur n’a
heureusement pas fait sinon la gifle portée serait
un euphémisme d’assassinat.
Faux, et usage de faux. Voilà ce
que Wajdi Mouawad a fait de son premier long métrage.
Un film que dans le jargon critique on taxerait de vendu.
Mais à qui ? Et pourquoi cette accusation ? Pour
répondre au premier point interrogatoire on se doit
de développer le deuxième. Sans intentions
accusatrices, nous nous devons de mettre au clair certains
aspects bafoués, manipulés, dissimulés
de « Littoral » que tout nord américain
ou sud africain instruit accepterait comme le paysage politique
et social ultime du Liban. D’où la question
primordiale de cette analyse, qui usurpe toute contestation
du spectateur qui ne s’identifie, ou pire encore,
qui est pris en otage sans le savoir, par ses connaissances
restreintes du sujet, le confinant à accepter pour
vérité actuelle le contexte fabriqué
par le grand imagier/grand manipulateur du film. D’un
autre côté, le spectateur scrupuleux,mais surtout
le spectateur Libanais n’est pas dupe de l’effronterie
qu’on lui manifeste.
Comment visionne t-on réellement
les films, comment ne pas se subjuguer à l’hardiesse
de leurs auteurs, et encore comment déceler le vrai
du faux. Orson Welles dans « F for Fake » a
brillamment montré que le spectateur est beaucoup
plus dupe qu’il ne le croit, mais qu’en est-il
des films qui n’ont pas cette enseigne disant «
Je vous présente mon film qui reconstruit faussement
la situation témoignée, de fausse mœurs,
de faux visages, de fausses figures, un faux pays »,
ces films de l’autre côté de l’Atlantique
qui demande a ce qu’on connaisse un strict minimum
de leur contexte pour passer dûment l’acte d’authenticité.
La problématique posée,
les points accusateurs se doivent tout de même de
revenir à leur source. Cette analyse, n’a rien
d’un manifeste pudique qui cherche à contre-attaquer
et implorer justice pour la mascarade faite à l’encontre
d’un pays sans défense et dont le cinéma
est embryonnaire. Il faut dire que pour expliquer et défendre
clairement mon sujet d’analyse un exemple à
l’appui est requis qui nous replace dans un contexte
ou dans une pensée contre coloniale, et donc un effacement
téléologique des effets colonisateurs envers
l’occident. Imaginons un film dont l’action
se déroule au Québec, tourné par une
équipe Saoudienne avec Denys Arcand aux commandes
(qui se serait exilé en 1963 vers l’Arabie,
suite à la censure de son film « On est au
coton »), où les acteurs jouant le rôle
de villageois de Sainte-Hacynthe sont des Saoudiens qui
parlent un arabe francophonisé et un français
arabisé, où les chauffeurs de taxi sont torontois.
Un originaire de Sainte-Hacynthe serait rentré de
l’Arabie Saoudite pour enterrer son père mais
se voit insulter et persécuter pour s’être
présenté avec son passeport Saoudien, un autochtone
se fait écraser par un troupeau de vache au nord
de la ville alors que les fermes se trouvent au Sud, et
finalement pour brosser tout ça, le film est tourné
majoritairement en Finlande. Le film aurait été
ridiculisé, le Canada aurait déclaré
la guerre à Abdullah. Dans le cas de Mouawad, il
se permet, sans doute à cause des inclinaisons fâcheuses
des peuples jadis colonisés à accepter leur
sort, et de l’ignorance du spectateur compétent
sur ce petit coin du monde, de faire le film qu’un
Arcand exilé aurait fait, mais inversement.
Toutes ces raisons donnent carte blanche
à Mr. Mouawad de faire passer les gardes de l’aéroport
pour des cinglés post My Lai, trouver un taximan
marocain quand les seuls marocains oeuvrant à Beyrouth
sont au Consulat, faire sauter un gars sur la seule zone
minée au Sud avec la frontière israélienne
alors qu’on est supposé être au Nord,
et de faussement reconstituer les paysages libanais en filmant
en Albanie croyant que l’anagramme à lui seul
suffirait, sans parler des très bons acteurs québécois
jouant très mal un libanais en colère. Un
libanais en colère c’est un libanais qui aurait
vu ce film.
Texte inédit écrit par
Serge Abiaad, Université de Montréal, présenté
à Julian Vigo pour le séminaire de Littérature
et Violence
Notes
(1) Morin, Edgar. (1980) Texte non publié. Cité
par Michel Brault in « Nouvelles Vues » No 1,
Hiver 2004
(2) Hutcheon, Linda. “A poetic of postmodernism: History,
Theory, Fiction,” p.124 New York: Routledge,1988
(3) Memmi, Albert. « Portrait du colonisateur, Portrait
du colonisé » p.99. Gallimard/Folio. Paris,
1957.
(4) Suleiman, Elia. « Illusions Nécessaires
» p.54. Cahiers du Cinéma No 560, Septembre
2001
(5) Ungar, Steven. « Split Screen » in Cinema,
Colonialism, Postcolonialism p.35. Ed. Dina Sherzer, University
of Texas Press, 1996
(6) Saïd, Edward. « Orientalism Reconsidered
» in Literature, Politics and Theory Papers from Essex
Conference p.242. Ed. Francis Baker, London, 1986
(7) Memmi, Albert. « Portrait du colonisateur, Portrait
du colonisé » p.137. Gallimard/Folio Actuel.
Paris, 1957.
(8) Portuges, Catherine. “Le Colonial Feminin”
» in Cinema, Colonialism, Postcolonialism p.95. Ed.
Dina Sherzer, University of Texas Press, 1996
(9) Fanon, Frantz. « Les Damnés de la Terre
» p.39. Éditions La Découverte, Paris,
1961
(10) Mellen, Joan. « A Film guide to the Battle of
Algiers » p.11. Bloomington, Indiana University Press,
1973
(11) Orlando, Valérie. Historiographic Metafiction
in Gillo Pontecorvo’s La Bataille d’Alger: Remembering
the « Forgotten War ». p268, Quaterly Review
of Film and Video, Vol. 17, issue 3. 261-271
(12) Orlando, Valérie. Historiographic Metafiction
in Gillo Pontecorvo’s La Bataille d’Alger: Remembering
the « Forgotten War ». p268, Quarterly Review
of Film and Video, Vol. 17, issue 3. 261-271
BIBLIOGRAPHIE
Fanon, Frantz. « Les Damnés de
la Terre ». Éditions La Découverte,
Paris, 1961
Hutcheon, Linda. “A poetic of postmodernism:
History, Theory, Fiction,” New York: Routledge,1988
Mellen, Joan. « A Film guide to the
Battle of Algiers ». Bloomington, Indiana University
Press, 1973
Memmi, Albert. « Portrait du colonisateur,
Portrait du colonisé ». Folio. Paris, 1957.
Morin, Edgar. (1980) Texte non publié.
Cité par Michel Brault in « Nouvelles Vues
» No 1, Hiver 2004.
Mulvey, Laura. « Visual Pleasure and Narrative Cinema
» in The Sexual Subject : A screen Reader in Sexuality.
New York, Routledge, 1992 : 22-34
Orlando, Valérie. Historiographic Metafiction
in Gillo Pontecorvo’s La Bataille d’Alger: Remembering
the « Forgotten War ». Quaterly Review of Film
and Video, Vol. 17, issue 3. 261-271
Portuges, Catherine. “Le Colonial Feminin”
» in Cinema, Colonialism, Postcolonialism. Ed. Dina
Sherzer, University of Texas Press, 1996
Saïd, Edward. « Orientalism Reconsidered
» in Literature, Politics and Theory Papers from Essex
Conference. Ed. Francis Baker, London, 1986
Suleiman, Elia. « Illusions Nécessaires
». Cahiers du Cinéma No 560, Septembre 2001
Ungar, Steven. « Split Screen »
in Cinema, Colonialism, Postcolonialism p.35. Ed. Dina Sherzer,
University of Texas Press, 1996
Films visionnés :
La Bataille D’Alger (1965) de Gillo
Pontecorvo
Chocolat (1988) de Claire Denis
Intervention Divine (2002) de Elia Suleiman
Littoral (2004) de Wajdi Mouawad
Photo médaillon: Intervention Divine (Pyramide Distribution)
Serge Abiaad, Cadrage juin 2005