CINEMA HOLLYWOODIEN
Pourquoi faut-il l'étudier ?
par
Franck Bousquet
Article publié sur Cadrage (Automne 2004)
Enfant chéri de la critique hexagonale jusqu’aux
années soixante, le cinéma hollywoodien, dans
sa dimension la plus contemporaine et la plus commerciale,
est aujourd’hui délaissé par la recherche
française (1), qui lui préfère des
objets esthétiquement plus nobles ou techniquement
plus novateurs. Bien sûr la politique des auteurs
est encore d’actualité et les études
encyclopédiques ou thématiques sur les principaux
réalisateurs étasuniens ont toujours les honneurs
des gazettes et des éditeurs. Malgré l’intérêt
de ces travaux, il nous semble que l’une des dimensions
fondamentales de la production des studios californiens
est négligée, alors même qu’elle
serait susceptible de nous éclairer sur le monde
contemporain. Il s’agit de son rapport à la
nation américaine et plus largement de sa capacité
à créer du collectif et à provoquer
une adhésion ou un rejet à travers un modèle
de représentation du monde.
En
effet, tout comme il est communément admis que les
films de la période classique ont très largement
participé à la création d’une
image de l’Amérique idéale indispensable
à l’essaimage d’un sentiment national
unifié auprès d’une population fortement
bigarrée, il existe désormais un consensus
pour estimer que la production hollywoodienne n’est
rien d’autre qu’un assemblage hétéroclite
dont le seul point commun est la recherche du profit. Le
cinéma hollywoodien dans son ensemble n’est
alors plus jamais envisagé comme un ensemble pouvant
posséder une certaine cohérence. Toute analyse
idéologique d’un groupe de films devient donc
inenvisageable. Il est vrai que la diversité des
quelques cinq cent films produits chaque année par
Hollywood semble être un obstacle indépassable
à toute tentative de prise en compte globale de ce
cinéma. De plus, tout observateur est légitimement
attiré par la marge, toujours plus fascinante que
la norme (2), surtout si l’on considère avant
tout la dimension artistique. Pourtant il serait à
notre avis intéressant d’interroger les films
contemporains les plus commerciaux par rapport à
leur volonté de représenter la nation américaine
et de mettre en récit l’identité nationale
de la même manière que ce qui a été
réalisé pour le cinéma des années
trente.
En
outre, les représentations hollywoodiennes étant
devenues largement dominantes, la question de leur interaction
avec les modèles télévisuels de mise
en scène de la réalité mérite
aussi d’être posée. De même, en
élargissant notre problématisation, c’est
la capacité américaine à conserver
un système d’appartenance national puissant
malgré une société en crise et une
très faible participation politique que nous confronterons
au marasme affectant la représentation politique
française et à l’invisibilité
d’une identité européenne. Nous nous
demanderons alors si le fort potentiel national du cinéma
hollywoodien ne constitue pas encore aujourd’hui un
signe majeur de la puissance imaginaire de l’idée
collective américaine.
Précisons
toutefois, afin de lever toute ambiguïté, que
notre ambition est ici d’ordre programmatique et non
pas strictement scientifique. Il ne s’agit pas de
démontrer mais simplement d’ouvrir le débat
et de créer le questionnement de base indispensable
à la mise en œuvre de la réflexion. C’est
pourquoi le problème fondamental des méthodes
de recherche à mettre en œuvre pour réaliser
nos objectifs ne sera jamais abordé. Nous refusons
sciemment dans ce qui n’est qu’un manifeste
d’opérer un choix entre des analyses sociologiques,
historiques ou sémiologiques, ainsi que de trancher
entre des tendances quantitativistes et des problématisations
revendiquant plus de subjectivité. Notre interrogation
ne porte pas sur la validité des analyses sémio-pragmatiques
ou sur la nécessité de recourir à une
étude de réception, elle est beaucoup plus
générale et souligne uniquement une direction
vers laquelle orienter nos regards.
Hollywood
et la nation américaine
L’intention
à toujours été limpide. Depuis Naissance
d’une nation, le grand sujet du film hollywoodien
est la mise en récit de l’histoire américaine.
Le cinéma classique est à ce titre exemplaire,
posant de manière presque obsessionnelle la question
de la définition de l’Américain. De
la jungle africaine à la cour des Romanov, tous les
décors et toutes les histoires sont une occasion
de raconter l’Amérique. Ce n’est pas
une vue de l’esprit de l’analyste que de reconnaître
dans le Tarzan de la MGM un pionnier se civilisant film
après film et non plus un Lord anglais devenant roi
de la jungle ; pas plus qu’il n’est illégitime
d’analyser le Raspoutine et sa cour de Richard Boleslawsky
comme la mise en scène d’un régime transformant
les hommes du peuple en bêtes sauvages et donc double
inversé de la démocratie américaine.
Comprendre le Hollywood des années trente c’est
comprendre l’institutionnalisation d’un divertissement
de masse et sa transformation en un miroir déformant
positivement l’image des États-Unis. Tous les
grands mythes américains classiques, du rapport ambivalent
à la nature au self-made-man, en passant par la frontière
ou la destinée manifeste, ont constitué un
réservoir inépuisable de sujets pour les scénaristes,
les réalisateurs et les producteurs de cette période.
La fameuse American Way of Life doit aussi beaucoup aux
films hollywoodiens. Le rêve américain, diffuse
perspective économique, s’est trouvée
une représentation en image qui a mis en avant son
caractère démocratique et consumériste.
L’ombre
tutélaire du discours politique hollywoodien des
années trente est l’avocat de Springfield et
son discours de Gettysburgh. Partisans ou opposants de Roosevelt
s’accordaient en effet pour faire de Lincoln la référence
de leur discours. Capra et son Mr Smith, Ford et son Young
Mr Lincoln, LaCava dans Gabriel over the White House, DeMille
dans Pacific Express mais aussi Dieterle et son Juarez ou
Alan Crosland dans Massacre, ont tous pour référence
commune le président de la guerre civile. Il est
difficile de trouver ailleurs dans le monde une cinématographie
aussi variée et numériquement importante possédant
une telle cohérence idéologique. Car, malgré
des oppositions politiques très fortes, notamment
entre fédéralistes et communautaristes, malgré
un courant populiste toujours puissant et une grande réserve
envers le métissage et l’égalité
raciale, les films hollywoodiens ont défendu durant
les années trente un idéal national démocratique
ayant fait partagé le goût de l’Amérique
à des populations culturellement hétérogènes.
Le nationalisme étasunien capable de rassembler cinquante
entités politiques sur un continent autour d’un
Etat fédéral, de rapprocher des communautés
et des individus de toutes origines autour d’un mode
de vie et d’un idéal politique, a ainsi trouvé
dans le cinéma classique un moyen d’expression
inégalable dont on peut légitimement supposer
qu’il lui fournit une partie de sa puissance.
La
fin du cinéma américain ?
Quelles
sont alors les raisons généralement avancées
pour expliquer le déclin supposé de ce rôle
de fédérateur politique ? Elles sont de trois
ordres et trouvent leur source dans l’immédiate
après-guerre. La première est la perte d’homogénéité
de la production du fait de l’affaiblissement du système
des studios et du progressif abandon du célèbre
Code Hays. Dés 1948 un coup important est asséné
au système hollywoodien avec le décret dit
“ Paramount ” imposant la séparation
de la production et de la distribution au nom de la loi
antitrust. Ajoutée au maccartisme et à l’accusation
d’anti-américanisme cette disposition est un
facteur important du déclin de la puissance du cinéma.
Le bras de fer engagé par Howard Hugues pour la distribution
du Banni dés la fin de la guerre, alors que le sceau
lui avait été refusé en 1941, a été
ensuite la première étape d’un mouvement
poursuivi en 1952 par la décision de la Cour Suprême
de reconnaître au cinéma la protection du Premier
amendement de la Constitution et qui se termine logiquement
par l’abolition d’un Code, désormais
tombé en désuétude, en 1968.
La
seconde raison du déclin du rôle national d’Hollywood
est la montée en puissance de la télévision.
Dés le milieu des années cinquante le cinéma
ne peut plus être considéré comme le
premier média de masse. Son rôle est d’ors
et déjà réduit à celui de fournisseur
de grand spectacle et non plus d’accompagnateur de
la vie quotidienne des spectateurs.
La
troisième raison découle logiquement des précédente,
puisqu’il s’agit de l’éclatement
et de l’affaiblissement économique des studios
qui connaissent dans les années soixante-dix une
telle crise qu’il n’est alors pas aberrant d’imaginer
leur disparition. Les rachats fréquents par des entreprises
multimédias, par des constructeurs de matériel
ou des multinationales du loisir, dont ils sont toujours
victimes, démontrent que leur place n’est désormais
plus dominante mais marginale au sein d’une industrie
de la culture qui va de la restauration rapide au jeux vidéo
en passant par la télévision, l’édition
et l’internet.
Pourtant,
et malgré l’indéniable réalité
de tous ces constats, il nous semble qu’aujourd’hui
la production hollywoodienne possède une cohérence
formelle, économique et peut-être même
politique tout aussi remarquable qu’à l’époque
du classicisme.
Apparu
au début des années soixante-dix, le blockbuster
commence par désigner un film possédant un
énorme budget de production et bénéficiant
lors de sa sortie nationale sur le territoire américain
d’une combinaison de salles phénoménale.
Ainsi, à l’origine, le terme blockbuster est
majoritairement employé pour caractériser
un mode de distribution. Pourtant, tout au long des année
soixante-dix et quatre-vingt, un idéaltype stylistique
se dessine et devient peu à peu la référence
pour l’industrie hollywoodienne car il représente
son renouveau en termes économiques et spectaculaires.
Année après année, les records de bénéfice
sont battus et sur la liste, en dollars constants, des deux
cent plus gros succès de l’histoire, seuls
quelques exceptions datant d’avant 1980 conservent
une place. Désormais les studios ont retrouvé
une rentabilité importante, chacune de leur grosse
production étant quasiment assurée d’atteindre
l’équilibre financier grâce aux marchés
vidéos, télévisuels et aux produits
dérivés. Le film est en effet la vitrine incontournable
d’une industrie du loisir culturel en pleine expansion.
Stylistiquement, les blockbusters sont de plus en plus marqués
par la recherche de scènes d’action spectaculaires,
par l’exacerbation de tout sentiment et par la transformation
de tout évènement en une situation de crise
potentielle. Leur modèle artistique se situe donc
du côté des films catastrophes et fantastiques
qui se sont affirmés depuis 1970 comme l’avenir
du cinéma populaire. Steven Spielberg et Georges
Lucas peuvent donc être considérés comme
les pères fondateurs d’un cinéma dont
l’importance augmentera tout au long de la décennie
quatre-vingt pour devenir la norme des années quatre-vingt-dix.
Depuis
plus de dix ans, les films de ce type constituent en effet
le principal poste de dépense pour les maisons de
production majeures qui en mettent en chantier entre cinq
et dix par an. Et non seulement ils possèdent une
grande cohérence stylistique, mais en outre il s’avère
que les thèmes qu’ils traitent sont, sans grande
originalité, ceux qui hantent le cinéma hollywoodien
depuis son avènement. La question nationale est donc
toujours au cœur d’un cinéma qui demeure
américain avant d’être mondial. Remarquons
que malgré la volonté affichée de produire
des films destinés au grand marché planétaire,
la mise en récit de l’identité américaine
conserve une place prépondérante. La définition
de l’Américain et de ses caractéristiques
“ ontologiques ” habite toujours de nombreuses
productions. L’interrogation sur la cohérence
de la réponse qu’elles apportent et sur le
lien entre cette réponse et le biais stylistique
lié au type blockbuster se doit donc d’être
posée.
Cinéma
et identité nationale
Conjointement,
la puissance toujours intacte du mythe américain
(3), malgré un système politique à
l’organisation archaïque qui se satisfait d’une
participation citoyenne ne dépassant pas cinquante
pour cent de la population, peut légitimement être
examiner à la lumière de l’obsession
nationale habitant l’ensemble de la fiction. Car,
bien sûr, si Hollywood en a été l’un
des pionniers (avec la littérature populaire et les
spectacles vivants), et de loin le plus vigoureux, ce sont
tous les vecteurs de récits qui sont concernés
par cette tendance.
La
crise française de la représentation, ainsi
que l’incapacité à identifier une identité
européenne, pourraient ainsi être mises en
parallèle avec le désintérêt
manifeste de la production cinématographique locale
pour toute mythologie politique. Centrée sur des
problématiques plus intérieures, la fiction
française ne se confronte ainsi qu’à
la marge à la mise en question des identités
collectives, et surtout évite soigneusement la mise
en scène de tout sentiment d’appartenance.
Paradoxalement,
l’expression “ exception française ”
vient donc qualifier un système cinématographique
dont les préoccupations sont le plus souvent éloignées
de toute dimension collective. Il n’est pas dans nos
intentions de porter ici le moindre jugement qualitatif
sur cette production –par ailleurs suffisamment hétérogène
et variée pour se défendre elle-même.
Il n’est ici question que de politique. Et dans cette
optique, que penser d’une cérémonie
des Césars qui, deux années de suite, couronne
des films étrangers. Autant l’élection
du dernier opus de Polanski était largement justifiée,
autant celle du film sans génie de Denys Arcand peut
laisser perplexe quant à l’absence de concurrence
qu’elle suggère. Quel est le mérite
de cette œuvre si ce n’est de mettre un énième
fois en scène la fin des illusions d’une génération
qui ne cesse de présenter ses états d’âmes
à un public ennuyé qui ne comprend pas pourquoi
il devrait compatir à ses cyniques renoncements ?
Comment une corporation faisant mine de faire bloc pour
se défendre collectivement peut sérieusement
présenter des chiffres comme celui de la participation
au vote de cette cérémonie ? Sur 3000 inscrits
on compte en effet 1580 votants. Bien sûr la volonté
d’indépendance peut expliquer ces chiffres,
mais c’est surtout le désintérêt
qui peut rendre compte de leur ampleur. Là non plus
il ne s’agit pas de juger mais simplement de constater
qu’à tout point de vue et malgré certaines
apparences (4), l’idée collective est absente
dans le cinéma français.
Voilà
aussi pourquoi comprendre Hollywood est important. Cela
peut en effet nous aider à étudier les mécanismes
de constitution des identités collectives à
une époque où l’on fait bruyamment le
constat de leur éclatement et de leur probable disparition.
Le sentiment d’appartenance européenne qui
devra forcément apparaître, même si l’on
ne sait pas encore sous quelle forme, si l’Union ne
veut pas demeurer un niveau administratif plus ou moins
apprécié, mérite également que
l’on étudie avec attention les fictions produites
des deux côtés de l’Atlantique. Leurs
différences comme leurs ressemblances devraient être
en mesure de nous éclairer sur certains aspects de
la construction identitaire.
En
outre la place du film hollywoodien en tant que mètre-étalon
de la fabrication mondiale des images et l’importance
du mythe américain peuvent légitimement être
conjointement examinées.
L’ensemble
de ces éléments sont autant d’ouvertures
possibles vers l’étude politique de la production
hollywoodienne contemporaine. Les réponses à
toutes les questions posées ici peuvent revêtir
différentes formes et s’appuyer sur différentes
méthodes, car elles sont avant tout l’expression
d’un désir de recherche.
Franck
Bousquet est docteur en communication audiovisuelle
____________________
(1) À l’exception de quelques films, tels ceux
de la saga Matrix dont la quantité d’encre
qu’ils ont fait couler est proportionnelle à
la température de la fièvre réflexive
sur les nouvelles technologies qui s’est emparée
de la société française.
(2) Pour reprendre l’expression qui donne son titre
à un ouvrage majeur de Jean-Loup Bourget, La norme
et la marge, Paris, Nathan, 1998.
(3) Il ne s’agit pas ici de juger de la manière
dont est reçu ce mythe à travers les fictions
cinématographiques. Seule nous intéresse la
propension hollywoodienne à le nourrir. Pour sa réception
à travers le monde, voir par exemple Katz E. et Liebes
T., 1993, Six interprétations de la série
Dallas, Hermès, n°11-12, 125-144.
(4) Notamment celle d’une profession faisant bloc
lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts
économiques