Gangs of New York
ESCALE A BLOCKBUSTER STATION POUR MARTIN SCORSESE
par
Franck Bousquet
Article publié sur Cadrage (mars/avril 2003)
Faisant partie d’une génération américaine
pour laquelle le réalisateur se devait de posséder
le statut d’auteur et d’être le seul maître
à bord pour tout ce qui concerne son film, Martin
Scorsese rejoint aujourd’hui, avec Gangs of New-York,
la grande famille des cinéastes ayant illustré
la naissance de la nation américaine. Entièrement
située sur la presqu’île de Manhattan,
cette histoire de vengeance familiale entre des communautés
séparées par la religion et l’origine
géographique s’intègre totalement dans
la filmographie de son réalisateur. Néanmoins,
elle s’inscrit également dans un processus,
dont les prémisses apparaissent dès The King
of Comedy, qui voit Scorsese réfléchir sur
l’évolution du cinéma contemporain en
cherchant à s’y intégrer. Dès
lors, ses films, à l’image de ceux de son collègue
Coppola, se réfugient dans un formalisme vide de
toute référence autre que cinématographique,
et deviennent les produits de prestige d’un système
dominé par l’économie et l’idéologie
du blockbuster. C’est pourquoi, plutôt que de
comparer Gangs of New York à l’œuvre matrice
de Griffith The Birth of a Nation, il conviendrait davantage
de l’interpréter dans une perspective plus
directement contemporaine comme la réponse retardée
de l’industrie au magnifique film de Cimino Heaven’s
Gate.
Si, thématiquement, Gangs of New York apparaît
comme le digne membre d’une œuvre qui commence
comme lui par une scène de rasage où le sang
se met à couler , stylistiquement le film est très
éloigné de la recherche de correspondance
entre les états intérieurs des personnages
et les explosions de violence rendues nécessaires
par la tension de la mise en scène, si chère
à Scorsese. Ainsi, alors que dans Raging Bull le
réalisateur était parvenu à faire des
combats de boxe l’expression rituelle de la rage d’un
personnage confronté à des problèmes
de communication, ici les scènes de combats, malgré
leur codification très précises, ne sont rien
d’autre que les morceaux de bravoure qui se doivent
de ponctuer tous les films à grand spectacle. En
outre, les personnages sont réduits à leur
plus simple expression béhavioriste. Ils se contentent
en effet de réagir à des stimuli venus de
l’extérieur. Pour les caractériser le
réalisateur à choisi de s’en remettre
à de vieux schémas d’amour, de vengeance
et de pouvoir, plutôt que de laisser le spectateur
devant la mise en scène du choc frontal de l’individu
et de la société. Si Travis, dans Taxi Driver,
possédait un tel pouvoir de fascination, il le devait
à la singularité de son expérience
du monde, toujours présentée par le regard
de la caméra. Désormais, les personnages scorsesiens
communiquent beaucoup mieux et sont tout entier tournés
vers l’extérieur. Non seulement ils tentent
de s’intégrer au monde moderne, à l’image
du Sam Rohstein de Casino , mais en plus ils oeuvrent à
sa construction. Témoin le personnage interprété
par Daniel Day-Lewis, principal représentant de l’Amérique
populaire des origines, dont le nom même, le Boucher,
ne laisse aucun doute quant à son obsolescence. Seul
protagoniste du film pouvant à la limite prétendre
à l’existence en tant qu’être humain,
il n’est rarement présenté autrement
que comme ivre de violence et de pouvoir. À l’instar
de Kurtz dans Apocalypse Now, sa trop grande complexité
ne peut que le transformer en monstre. Mais, à l’inverse
du colonel interprété par Marlon Brandon,
sa démesure est contenue dans les limites autorisées
par le cinéma des blockbusters.
S’il devient ainsi le personnage donnant au film son
intérêt majeur, il représente malheureusement
une sorte de work in progress de la disparition du cinéma
de Scorsese, obligé de sacrifier aux canons du genre
dominant. L’avenir des Etats-Unis de Gangs of New
York, ainsi que le présent du cinéma américain,
tous deux incarnés par le couple de héros,
spectateurs rêvés de la construction d’un
Manhattan centre financier du monde contemporain, est donc
dans la rationalisation des comportements et dans la confiscation
de la violence légitime par des icônes censées
représenter le bien absolu. Alors bien sûr
Gangs of New York est un film intéressant, parfois
même fascinant par les hiératiques éruptions
de l’énergie corporelle du boucher, mais il
demeure dans son ensemble un film marqué par le renoncement
et la normalisation. Même l’extrême violence
visuelle ne parvient pas à nous convaincre qu’elle
participe à autre chose qu’à la récupération
du cinéma gore et à la surenchère d’effets,
tendance qui rend souvent morne la vision des entrailles
proposée par les pop-corn movies contemporains.
Force est néanmoins de constater que Gangs of New
York est un nouvel élément de la saga de la
naissance des Etats-Unis, ouvrage que le cinéma d’outre-atlantique
remet régulièrement sur le métier.
Mais, s’il n’est pas un film se contentant d’énoncer
la vision de l’avènement de la nation américaine
contenue dans l’idéologie dominante à
l’intérieur des blockbusters , il est revanche
difficile de l’interpréter autrement que comme
une nouvelle banderille plantée dans le dos du Heaven’s
Gate de Cimino. Le seul intérêt politique du
film réside en effet dans sa représentation
des tensions communautaires dans une Amérique alors
terre d’immigration, dans la deuxième moitié
du dix-neuvième siècle. Car, contrairement
à ce qui a pu être écrit ici ou là
sur le courage de Scorsese de mettre en scène l’apparition
de l’Amérique moderne à travers la représentation
de la violence et de la mort, il s’agit là
d’une figure on ne peut plus classique, dans le récit
hollywoodien des origines comme dans toute cosmogonie. Même
sa vision très populiste d’hommes politiques
corrompus sans conviction ni pitié, est une figure
récurrente pour un Hollywood qui s’est toujours
plu à dénoncer la ploutocratie et le népotisme
afin de mettre en avant la nécessité d’une
régénération. C’est donc sur
le terrain des luttes entre les différentes populations
présentes sur le sol américain, chacune représentant
une strate d’immigration, qu’il convient d’examiner
le propos scorsesien.
Là où tous les réalisateurs américains,
de Griffith, qui fondait le pacte censé réconcilier
le pays sur l’exclusion des Afro-américains,
jusqu’à Coppola, qui dans Apocalypse Now résolvait
toutes les tensions dans la mise en spectacle de l’identité
nationale, en passant par Selznick , qui mixait les différents
thèmes et genres hollywoodiens des années
trente pour magnifier l’unité des Etats-Unis,
montraient que la violence accouchait toujours de l’union,
Cimino soulignait la permanence des conflits en montrant
que l’État américain n’incarnait
que la loi du plus fort. En évitant de donner à
la règle le visage de la corruption, le réalisateur
d’Heaven’s Gate parvenait à faire sentir
que la loi de la nation ne se conformait qu’à
la volonté du groupe le plus puissant. Le chef du
syndicat des éleveurs pouvait ainsi attendre de la
cavalerie qu’elle l’aide à exterminer
les pauvres fermiers fraîchement arrivés d’Europe
de l’Est, qui tentaient simplement de survivre. Ici,
pour la première fois dans un film hollywoodien majeur,
les méfaits imputés au pouvoir n’étaient
pas le fait d’un individu ou d’un groupe isolé,
mais de la loi et de l’État en tant que système.
De plus, le crime n’était pas commis contre
les Indiens, étrangers de l’intérieur
pour lesquels le cinéma hollywoodien n’est
que très exceptionnellement parvenu à créer
un sentiment d’empathie chez les spectateurs, mais
contre les immigrants pauvres, les grands-parents idéals
de tout citoyen. Le charcutage du film par les producteurs,
son éreintage critique, et surtout les conditions
déplorables de sa sortie sur le sol américain,
ont empêché Heaven’s Gate de rencontrer
le moindre succès public. Son échec serait
ainsi à l’origine de la ruine de United Artists.
C’est pourquoi le film de Cimino est aujourd’hui
encore considéré comme l’exemple à
ne pas suivre par la profession, ainsi que comme le film
qui a définitivement mis un terme aux ambitions de
ce Nouvel Hollywood, qu’on nous présente désormais
comme la terre de réalisateurs se vivant tous comme
des réincarnations de Néron.
Mais revenons à nos Lapins Morts , et voyons en quoi
Gangs of New York nie l’apport politique et cinématographique
du chef d’œuvre de Cimino. Outre sa forme très
marquée par le style visuel des blockbusters (montage
rapide, scènes de tension psychologique ou physique
revenant de manière cyclique, exacerbation systématique
de tout sentiment à travers un surlignage excessif
…), le film de Scorsese échoue systématiquement
dans sa mise en scène de tout ce qui n’est
pas l’affrontement des deux bandes rivales. Ainsi,
les figures de l’autorité légitime correspondent-elles
systématiquement au type de « l’homme
politique corrompu », défini par Hollywood
depuis la fin des années dix. Ce pouvoir sans référence
morale, que pour la première fois l’on trouvait
mis en scène dans un film traitant de la genèse
de la nation américaine , donnait à Heaven’s
Gate une dimension malheureusement absente du film de Scorsese.
Cela est d’autant plus dommage que les deux films
montrent le massacre du peuple sur ordre des autorités,
et que le réalisateur de La dernière tentation
du Christ aurait été l’homme idéal
pour analyser l’utilisation cynique de la morale par
l’appareil étatique américain. Ici,
même si fugacement on perçoit l’enchaînement
de circonstances menant à la prise de la décision
de tirer sur la foule, l’assimilation entre le combat
de rue et la répression de l’insurrection crée
de la confusion. Les raisons romantiques des combattants,
honneur, vengeance, amour et narcissisme, deviennent celles,
travesties, des dirigeants politiques. Par ce biais Scorsese
renonce à porter un regard sur le monde et sur le
cinéma, en se conformant à la règle
tacite de la production américaine majoritaire qui
n’analyse le pouvoir qu’en des termes de personnification.
Pour conclure, Gangs of new York est un beau film sur la
guerre des gangs, qui a sa place dans la tradition des films
historiques américains désireux de montrer
la naissance de la nation, mis en scène efficacement
par un réalisateur expérimenté, mais
qui ne porte sûrement pas en lui la vision du monde
éclairante et éclairée que nombre de
commentateurs ont voulu y voir.
Franck
Bousquet
Docteur en communication audiovisuelle
Enseigne l’histoire politique du cinéma américain
à l’ESAV