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L’Étranger dans quelques films
hollywoodiens contemporains


par
Franck Bousquet, février 2005


Les principaux investissements de l’industrie cinématographique hollywoodienne sont désormais consacrés à la fabrication de films à gros budget disposant d’une diffusion massive. Ces productions, qualifiées de blockbusters, sont conçues dans le but de rencontrer les faveurs du plus large public possible à l’échelle mondiale. La question des valeurs qu’elles véhiculent peut donc paraître secondaire, car écrasée par des problématiques purement économiques. Néanmoins, le cinéma hollywoodien étant historiquement très lié à la construction du sentiment national, nous tenterons d’analyser le rapport de certains films à l’identité nationale, notamment à travers une interrogation sur la manière dont ils représentent l’Autre, celui qui n’est pas citoyen américain.

Le questionnement méthodologique constitue l'indispensable noyau de notre réflexion. Comment constituer un corpus que l'on voudrait représentatif alors que plus de 500 films sont distribués chaque année aux Etats-Unis? Comment élaborer une analyse idéologique de contenu scientifiquement valable?

Constitution du corpus

La réponse à chacune de ces questions dépasserait le cadre d'une simple communication. Néanmoins, notre postulat de départ étant d'étudier les blockbusters, notre choix s’est limité à la dizaine de films produits annuellement par chaque studio dont le budget dépasse les 50 millions de dollars, hors coûts publicitaires. Nous n’avons en outre conservé que les films dont les recettes ont dépassé les budgets de production lors de leur exploitation en salles sur le territoire américain (Premier du BO lors de leur semaine de sortie). Afin d'étudier l'image de l'Autre, il nous a également semblé pertinent d’éliminer les films dont moins d’un tiers du temps se déroulaient à l'extérieur du territoire américain. Désireux d'insérer notre recherche dans une unité de temps indépendante des contingences politiques, nous avons choisi de l'inscrire dans la période allant de 1994 à 2003, qui couvre les deux présidences Clinton, les trois premières années de l'administration Bush Junior, l'intervention au Kosovo et les attentats du 11 septembre. Pour chacune de ces dix années nous avons donc sélectionné un film correspondant à nos critères. Comme souvent, c'est finalement le hasard autant que la nécessité qui a présidé aux derniers arbitrages. De 1994 à 2003, ces films sont: Forrest Gump, Mission Impossible, Air Force One, Alien, La résurrection, Armageddon, La Menace fantôme, Gladiator, Spy Game, Dommage collatéral, et Le Dernier Samouraï. Nous avons, dans la mesure du possible, entrepris de choisir des films aux thèmes différents et mis en scène par des réalisateurs de tous horizons (un Allemand, deux Anglais, un Français et six Américains) (des auteurs caractérisés par leur maîtrise (De Palma et Jeunet) et des réalisateurs producteurs (Bay, Zemeckis, Lucas), de simple exécutants (A Davis, W Petersen pour AF1, Tony Scott) ; des auteurs marqués démocrates (E Zwick, Zemeckis) et d’autres républicains (Bay). Cependant, il est évident que cet échantillon ne représente que lui même, et que nos résultats éventuels ne concerneront que lui.

Cadres méthodologiques

Vouloir comprendre le contenu idéologique d’un film, c’est s’inscrire dans le prolongement d’une histoire déjà longue et riche, balisée par deux champs de recherche principaux, le film comme objet historique et sociologique et la sémiologie. Nous garderons de plus à l'esprit que notre première réaction à un film est d'ordre émotionnel. Les objectivations scientifiques interviennent après coup, souvent pour justifier des intuitions. C'est pourquoi il serait malhonnête de cacher une dimension subjective qu'il est au contraire indispensable d'analyser et d'intégrer dans la recherche.

A la suite des travaux de Marc Ferro et de Pierre Sorlin, nous considérerons donc que le cinéma témoigne du visible d'une époque. C'est à dire de « ce que les fabricants d'images cherchent à capter pour le transmettre et ce que les spectateurs acceptent sans étonnement ». Le visible pose alors les bornes délimitant l'aire de questionnement acceptable dans une société. Bien sûr, ce que laisse entrevoir le cinéma est partiel et n'est utilisable que s'il est confronté à des éléments historiques et sociologiques témoignant de la société dans laquelle il a été produit et de la manière dont il a été produit. C'est pourquoi, il nous paraît indispensable d'envisager l'étude cinématographique sous une forme intégrée qui aborde les relations entre l'esthétique, l'économie, la technologie et la culture.

Pour cela j’ai choisi d’adopter une analyse sémio-pragmatique. Terme forgé par Roger Odin qui désigne l’analyse d’un film en considérant l’ensemble de ce qui fait signe et sens pour le spectateur(1) . Analyse qui considère le spectateur tel que le film l’incite à être. La recherche de traces dans le film d’éléments (placés consciemment ou inconsciemment par les auteurs) qui disent quoi penser au spectateur. Pratiquement j’ai utilisé une catégorisation mise en place par Dominique Château (2) qui distingue : Profilmique, plastique, iconique et diégétique. En ce qui concerne les blockbusters hollywoodiens des années quatre-vingt-dix les niveaux profilmique et plastique ne nous intéresse pas en tant que tel (les éléments incidents témoignant de l’époque ; et les éléments plastiques de la mise en scène : traces techniques : contraste, couleurs, lumières et ce qu’elles disent aux spectateurs). En revanche nous ajouterons une rubrique généalogique pour étudier la genèse du film : sa production, la personnalité et l’histoire de ses auteurs ; et une rubrique relationnelle (faute de mieux) où j’étudie la contexte politique et social du tournage et de la sortie ainsi que le paratexte (à savoir l’insertion du film dans une histoire du cinéma et de ses références). Puis donc les analyses iconiques ( aussi bien signes mimétiques (objets, individus, lieux et actions) identifiés sur la base du savoir empirique et des codes de figuration, que les cadrages et angles de prises de vue) et diégétiques (référent intentionnel associés aux signes iconiques (postulats narratifs, coordonnées spatio-temporelles) les sens de l’histoire racontée par la mise en relation des plans et la construction des séquences). Donc une analyse de contenu à travers le positionnement spectatoriel sous-tendu par le film.

Néanmoins, il n'est pas envisageable d'étudier sérieusement cette interrelation dans un espace aussi réduit à l’échelle d’un film entier. Nous devrons par conséquent nous contenter de procéder à des analyses de séquences. Dans chacun des films nous avons donc isolé celle de la première apparition de l'Autre, celui qui n'est pas américain et dont les actes constituent dans sept films sur dix la justification du scénario. Si nous nous en référons à notre conception du visible, nous aurons donc pour chacune des séquences un aperçu de la manière dont le film considère qu'il est convenable de montrer le Non-Américain.

Brèves analyses de séquences

Forrest Gump, réalisé par Robert Zemeckis, met en scène la vie d'un personnage symbolisant l'Américain ordinaire au cinéma. Un tiers du film, de la 30e à la 59e minute, se déroule au Vietnam; plus tard, Gump étant devenu champion de tennis de table, quelques scènes prennent place en Chine. Pourtant, jamais l'étranger ne dépasse dans ce film le statut de silhouette. Il nous a été impossible de trouver une séquence à analyser. Pendant 3 secondes, un plan large nous présente 5 paysans dans une rizière alors que passe une troupe de soldats américains. Puis lors d'un match de tennis de table un autre plan large embrasse les deux joueurs sous un portrait de Mao, avant que l'adversaire de Gump ne bénéficie d'un plan de 7 secondes en contre-plongée. Forrest Gump, film ayant pour ambition de rendre compte de l'histoire américaine récente à travers son traitement cinématographique, opère donc un choix d'invisibilité de l'Autre.

Mission Impossible est une adaptation, par Brian de Palma, de la célèbre série télévisée des années soixante. Elle met en scène un espion américain trahis par ses amis que la fin de la guerre froide a laissé sans autre rêve que le profit. Dés la première scène un ressortissant non-américain est représenté. Nous voyons deux personnages s'exprimant en russe sur un écran de contrôle. Un zoom sur cet écran nous permet de mieux distinguer les deux protagonistes, dont l'un est visiblement Tom Cruise déguisé et le second un agent que le spectateur, averti par sa connaissance de la série, devine étranger et manipulé par le spécialiste américain. Il est en débardeur, il paraît agité; il s'assoit, puis se lève avant d'être frappé par l'espion de l'Oncle Sam. Ces plans larges sont alternés avec des vues d'un autre agent scrutant l'écran de contrôle et s'inquiétant du temps s'écoulant. Les plans vus à travers l'écran sont en noir et blanc, mais ils ne sont pas fixes, la caméra se déplace très légèrement et indique bien au spectateur qu'il est dans une mise en scène cinématographique. La vision du personnage non-américain est donc ici référencée. Elle renvoie aux anciennes mises en scène de la guerre froide où l'étranger était considéré comme un ennemi qu'il fallait faire parler et manipuler.

Air Force One, mis en scène par Wolfgang Petersen, présente un président américain pris en otage par des terroristes. Il débute par la prise d'assaut par un commando américain du palais présidentiel du Kazakhstan au cours de laquelle de nombreux soldats locaux sont tués. L'image est sombre, la qualité de cible de ces soldats est soulignée par le cercle rouge du signal infrarouge des fusils américains qui les désigne avant de les exécuter. Un autre Non-Américain est par la suite très présent, le chef du commando terroriste. Il apparaît pour la première fois au bout de douze minutes (Edward Nortob) au cours d'un montage alterné entre des plans du président se dirigeant vers son avion et ceux d'un groupe d'hommes passant avec succès les contrôles d'embarquement. Cette figure stylistique indique au spectateur que la confrontation des deux groupes de personnages constituera le point d'orgue du récit. Le chef terroriste n'est pour l'instant pas catégorisé. La manière sereine dont il passe les contrôles de sécurité, son américain parfait, la reconnaissance de ses empreintes digitales en font un personnage en tout point identique à un héros américain. Il est à ce moment là impossible de savoir s'il sera le héros qui sauvera le président et dont l'embarquement aura été providentiel, où celui par lequel arrivera le danger. Par conséquent, ici, jusqu'à la découverte de son caractère maléfique, l'Autre se grime en un même dont la véritable nature reste cachée. Par la suite, il n'en demeurera pas moins un danger permanent. Finalement ce qui prouve sa non-américanité est en premier lieu sa dangerosité.

L’ensemble du récit d’Alien, La résurection se déroule dans l'espace. Dernier opus en date de la série, ce film est mis en scène par Jean-Pierre Jeunet. La première séquence est constituée d'un travelling avant se dirigeant vers un tube à essai géant contenant une enfant. La caméra se fixe sur son visage, que l'on voit évoluer jusqu'à l'âge adulte. Le spectateur reconnaît alors Sigourney Weaver, l'héroïne de la série. La séquence suivante se concentre sur une opération chirurgicale au cours de laquelle la créature que l'on connaît désormais sous le nom d'Alien est extraite de son corps. Le premier plan sur la créature la présente comme un long ver qui, à peine sorti du cocon, ouvre une gueule disproportionnée et emplie de dents acérées. Le message est on ne peut plus clair: l'étranger est toujours un danger mortel, mais désormais il ne vient pas de l'extérieur pour s'infiltrer dans le corps humain, il lui est lié. Les plans du génériques sur des tissus en mutation, ainsi que la suite du film indiquant ouvertement que les chairs de Ripley et celle de l'extraterrestre sont irrémédiablement mêlées, montrent la volonté d'identifier l'Autre à une partie de soi. L’interprétation de ce parti pris doit néanmoins se faire à l’aune de la traditionnelle stigmatisation du métissage à l’intérieur du cinéma hollywoodien (étude sur les années trente, mais aussi suite d’Alien, la bête qui vous dévore de l’intérieur).

Armageddon, réalisé par Michael Bay, met en image l'arrivée d'une comète menaçant d'anéantir la Terre, qui est finalement détruite par une équipe de foreurs envoyés par la NASA. Le dernier tiers du film se déroule dans l'espace, les 10 premières minutes sont situées dans le Pacifique et de nombreuses séquences, toutes construites sur le modèle du cliché, illustrent les réactions de la population mondiale. La première présente un couple de Japonais dans un taxi new-yorkais lors d'une chute de météorites qui ne rêvent que de faire du shopping ; les autres sont des cartes postales du monde entier où les populations écoutent les deux discours présidentiels qui ponctuent le récit. Il est inutile d'analyser plus avant ces séquences tant elles sont caricaturales. La seule conclusion que peut tirer le spectateur est que les Etats-Unis et la NASA ont sauvé le monde et que ce dernier lui en est reconnaissant comme le prouvent les images d'enfants jouant partout avec des maquettes à l'effigie de l'agence spatiale américaine. Les différences visibles entre les peuples relèvent de l'imagerie d'Epinal: les Français sont devant le Mont St Michel, dans un café ou autour d'une 2CV, les Hindous prient au Taj Mahal, les Musulmans à la Mecque et les Italiens au Vatican.

En 1999, Georges Lucas livrait un nouvel opus de sa saga interplanétaire intitulé La Menace fantôme. Ici nous considérerons comme non-américaines les espèces visiblement non-humanoïdes. La première vision d'un tel spécimen se déroule, comme dans Mission Impossible, à travers un écran de contrôle. Il s'agit d'une sorte de batracien habillé en costume médiéval, dirigeant un vaisseau marchand. Ses traits sont peu expressifs et il se révèle d'ailleurs n'être, dans le plan suivant, qu'une marionnette entre les mains d'un étrange manipulateur humanoïde, visible de trois quart et drapé d'une robe de bure, lui dictant le moindre de ses actes. Significativement, le second Non-Humanoïde est aussi un batracien simple d’esprit (celui-ci a de longues oreilles de cocker) sauvé par le héros et traité avec une bienveillance amusée. Le statut des Non-Humanoïdes dans ce début de film est ainsi empreint d'un mépris évident.

Gladiator, film sur le règne de l'empereur Commode et sur sa lutte avec le général Maximus, marque le retour au premier plan de Ridley Scott. Même si l'action se situe en l'an 180, il n'est pas aberrant de supposer qu'il existe certaines analogies entre la conception présentée de l'Empire romain et celle des Etats-Unis. Nous considérerons donc comme étranger tout individu extérieur à l'Empire. Les premiers à l’écran sont les Barbares affrontés lors de la scène d'ouverture. Ce combat, filmé par une multitude de plans courts mais précis, les met en scène comme une masse informe, se lançant dans la bataille sans stratégie ni réflexion, face à des Romains scientifiquement organisés. Leur comportement est celui d'une meute suivant aveuglément un chef dont la sauvagerie est symbolisée par la tête de l'ambassadeur romain qu'il brandit fièrement. Leurs vêtements, constitués de peaux de bête, renforce d'ailleurs cette impression. Conforme à la vision traditionnelle des marches de l'Empire, cette représentation de l'étranger comme barbare est donc une négation de sa condition humaine.

En 2001, Tony Scott, le frère du précédant, livre un film de suspense se déroulant en 1991 et mettant en scène les revirements des services secrets américains à la fin de la guerre froide. Spy Game fait le récit d'une opération, montée contre l'avis de sa hiérarchie par un agent américain, pour secourir un jeune collègue. La séquence d'ouverture du film conte la tentative avortée du jeune héros pour sortir sa bien aimée d'une geôle chinoise. En une succession de plans très rapides, certains ne dépassant pas la seconde, lui et son groupe trompent les dirigeants de la prison en se faisant passer pour une équipe médicale, avant d’être repérés et capturés. Ici aussi la vision des Non-Américains est des plus caricaturales. Nous sommes dans une prison, nous ne verrons donc qu'une masse indistincte de prisonniers frappant les barreaux de leurs cellules ainsi qu’un jeune militaire dirigeant l'établissement, nerveux, sur ses gardes, craint de ses hommes et n'ayant visiblement que peu de respect pour la vie humaine (lors de l'apparente mort d'un infirmier, il ne paraît préoccupé que par le rétablissement de l'électricité). En somme, même si le film fait ensuite le procès d'un monde de l'espionnage dans lequel les règles morales et éthiques ne sont respectées par personne, le péril jaune semble encore d'actualité dans l'imagerie utilisée en 2001.

Arnold Schwarzenegger signe en 2002 son retour au cinéma d'action dans un film mettant en scène des terroristes. Dommage collatéral raconte l'histoire d'un pompier perdant femme et enfant dans un attentat commis par un révolutionnaire colombien qu'il entreprendra alors de traquer. Le terroriste est le premier et le principal Non-Américain visible dans le film. Son apparition a lieu sous les traits d'un policier en tous points semblable à un cop californien. Il gare son véhicule, puis s'éloigne à pied. Le spectateur sent qu'une catastrophe approche car parallèlement se déroule l'installation de la famille du pompier à la terrasse d'un café tout proche. Le plan suivant, Arnold Schwarzenegger croise le faux policier et lui demande la permission de stationner. Le terroriste, caché derrière son casque et ses lunettes de soleil, accepte, puis s'éloigne avant l'explosion. La facilité avec laquelle il se fait passer pour un policier témoigne d'une certaine vision de l'Autre qui dissimule désormais ses mauvaises intentions derrière l’image rassurante d’un Américain ordinaire. Néanmoins, malgré son apparence, et malgré aussi ses raisons, développées à un autre moment du film, cet Autre là, le terroriste, reste habité par une violente haine vis à vis du peuple étasunien qu'il tient injustement pour responsable de son malheur.

Le dernier film met en scène Tom Cruise, ancien soldat de l'armée américaine, dans un Japon de l'ère Meiji où samouraïs et marchands se disputent les faveurs du jeune empereur. Le Dernier Samouraï d'Edward Zwick est un film apparemment entièrement occupé par la représentation de l'Autre. Intéressons-nous alors à la première apparition d'un Non-Américain, dans un cabaret de San Francisco. Deux japonais, de face, en costumes occidentaux, sont assis à une table ronde avec un militaire américain, de dos. Arrivant de derrière un rideau, Tom Cruise et un autre Américain entrent dans la pièce. L'occidental déjà assis leur propose alors de se joindre à une mission au Japon visant à entraîner une armée devant lutter contre des terroristes. Visiblement ivre, le personnage interprété par Tom Cruise s'exprime vulgairement, rit bruyamment et discute du prix de sa participation. Choqués, les Japonais restent dignes et finissent par l'engager ("c'est un peuple de marchands" dira celui qui dirige pour expliquer le comportement du militaire). Ici l’étranger est donc le plus noble, celui qui incarne des valeurs plus saines et plus estimables que l'Américain. Sa forme de civilisation, plus proche de la nature et d'une certaine grandeur animale, est d'ailleurs ensuite ouvertement désignée comme préférable à celle du profit envahissant le monde avec les ambassadeurs commerciaux des États-Unis.

Conclusions

Trois enseignements principaux se dégagent:
Le premier est que l’étranger est à la naissance du scénario dans 7 cas (Sauf dans Gladiator où il s’agit d’une lutte de succession ; dans Armageddon et dans Forrest Gump, même si la guerre du Vietnam est à l’origine de l’histoire, elle est envisagée comme un événement américano-américain dans un sens proche de celui que lui donne généralement Oliver Stone (à savoir un événement fondateur du mal aux EU, de la perte de l’innocence). Il n’y a donc pas d’Histoire sans le Vietnam mais l’Étranger n’est pas vraiment en cause.

L’Étranger est inférieur dans 9 cas (soit il perd, soit il n’est pas individualisé (Forrest Gump), soit il aspire à devenir pareil (La Menace fantôme), soit il est reconnaissant aux Américains d’avoir sauvé le monde(Armageddon). Seul Le dernier samouraï l’envisage différemment, dans la mesure où il représente l’idéal perdu de l’américanité, l’homme de la frontière d’avant la civilisation marchande. Mais dans ce cas on peut se demander dans quelle mesure il est encore un étranger ?
L’Étranger est un danger dans 8 cas sur 10 : dans tous les films du corpus à l’exception du Dernier Samouraï et d’Armageddon. Mais il l’est de trois manière différente :

-La première dite classique, dans des films dont le temps diégétique est le passé (avant la fin de la guerre froide) : l’Étranger est alors un méchant facilement identifiable: c’est le cas dans Forrest Gump, Gladiator, Spy Game et Mission Impossible. Il représente alors ce que l’on pourrait nommer l’idéal perdu du méchant.

- La seconde : le temps diégétique est le présent : l’Étranger prend de ce fait l’apparence du même dans deux cas alors qu’il reste un danger (les terroristes : Air Force One et Dommage collatéral). Nous sommes en effet en présence d’une impossibilité de concevoir des hommes contemporains différents des Américains. La mise à l’écran provoque l’empathie (comme le souligne Serge Daney) et donc tout humain mis à l’écran l’est comme un Américain.

-La troisième : l’Étranger est à l’intérieur, dans Alien, mais c’est un monstre, il n’a rien d’humain, même si il existe un métissage, le sujet du film est plutôt a chercher du côté de la contamination et de l’indifférenciation.

Donc désormais l’étranger est encore plus dangereux car on ne le reconnaît plus, il est identique à l’Américain, il faut attendre qu’il se révèle maléfique pour le reconnaître.
Par conséquent, dans cet échantillon, nous sommes face à une identité nationale très fermée et surtout face à une incapacité à concevoir une différence identifiable selon des critères commun : à savoir tout ce qui est humain à l’écran est Américain. Soit l’altérité est monstrueuse et incompréhensible (temps d’avant la guerre froide ou Alien), soit elle paraît identique car elle fait partie du monde, soit elle rêve et aspire à être américaine car elle n’a pas encore atteint son niveau de développement maximal.

Ces résultats ne sont pas très contre intuitifs car les blockbusters sont un type de film construits sur la menace et le danger, et l’étranger en est une source quasi inépuisable.

In fine il apparaît que nous avons dégagé quelques catégories susceptibles d’ouvrir une recherche plus large concernant la vision du non-Américain et par extension de l’identité nationale dans le cinéma hollywoodien contemporain. Afin de vérifier la validité de ces analyses, une étude à plus grande échelle semble devoir s’imposer. Pour cela le recours au quantitatif pourrait sembler intéressant. Tout en conservant la prudence de rigueur lorsque l'on utilise des outils et des concepts venus de domaines de recherche différents la question de l’adaptation de la méthode du cadrage médiatique à l’objet cinématographique semble être une ouverture possible (3). Après tout, étudier le visible dans les films n'est-ce pas chercher des répertoires de représentations et de cadres exploités de manière routinisée? Il existe donc une possible parenté, et surtout une envie de créer des passerelles entre ces études et les nôtres.

Mais reste toujours posé le problème de la réception et de l’exportation d’un modèle de représentation. Ces films, diffusés sur tous les écrans mais aussi par toutes les télévisions du monde, ont-ils une influence sur la manière de construire et de percevoir l’image aux Etats-Unis et ailleurs (4) ? Néanmoins, la poursuite de l’analyse de ces fictions pourrait peut-être nous permettre, selon le mot d'Yser, de dépragmatiser certaines conventions de représentation (5).

Franck Bousquet

NOTES:
(1) Odin, R. (1983), « Pour une sémio-pragmatique du cinéma », Iris. Revue de théorie de l’image et du son, Vol. 1, n°1 : Etat de la théorie. Nouveaux objets, nouvelles méthodes (II), pp. 67-82.
(2) Château, D. (1983), « Film et réalité : pour rajeunir un vieux problème », Iris. Revue de théorie de l’image et du son, Vol. 1, n°1 :Etat de la théorie. Nouveaux objets, nouvelles méthodes(I), pp. 51-65.
(3) Par exemple celle développée dans : Scheufele, D.A. (1999), «Framing as a Theory of Media Effects», Journal of Communication, 49(1): 103-122
(4) Voir par exemple l’étude sur la série Dallas : Katz E. et Liebes T., 1993, Six interprétations de la série Dallas, Hermès, n°11-12, 125-144.
(5) Yser, W. (1978), The Act of Reading, Baltimore: John Hopkins Univ. Press.

Collection dirigée par Alexandre Tylski. © copyright cadrage.net/arkhome.fr 2005